PARAVENTS CORBEAUX – MEIJI

Référence : 2026-1515

Paire de paravents (byōbu) en papier composé de six feuilles, chacun décoré sur une seule face et illustrant une scène naturaliste en continue de plusieurs nuées de corbeaux (karasu) peints en lavis d’encre de Chine et virevoltant au milieu de nuages figurés par le fond en feuilles de cuivre, lequel révèle, dans sa partie basse, un ciel nocturne. Chacun des corbeaux est réalisé avec un fort soucis du détail : des plumes au yeux, en passant par les narines, tous ces éléments sont individuellement peints à l’aide d’une encre d’intensité différente de celle du corps de façon à les faire ressortir sans qu’elles ne viennent pour autant complexifier à outrance la composition. Deux corbeaux, un sur chacun des paravents, sont figurés avec leurs pattes, lesquelles ne font qu’ajouter, par l’impressionnante précision du trait, au degré de naturalisme de cette composition.

Cette paire de paravents n’est par sans rappeler, dans sa composition et dans son style, les réalisations animales de Shibata Zeshin (1807-1891). Maître laqueur, calligraphe, mais également peintre, Zeshin est largement connu, au Japon comme dans le monde entier, pour avoir contribué à l’importation d’éléments stylistiques occidentaux entre la fin de l’époque d’Edo (1603-1868) et le milieu de l’ère Meiji (1868-1912), tout en gardant un goût marqué pour les compositions et les sujets typiquement japonais. Ce syncrétisme d’éléments aussi bien internes qu’externes au Japon lui a été inculqué par son maître, Suzuki Nanrei, membre éminent d’une école de peinture alors en marge des véritables centres de formation officiels qu’étaient devenues, au fil des siècles, les écoles Kanō et Tosa. Contrairement aux styles éminemment stylisés de paysages et d’animaux inspirés de la peinture lettrée chinoise de la première, ou de scènes de la vie de cour du Japon au cours de l’époque Heian (794-1185) inspirée du premier véritable courant pictural japonais qu’était le yamato-e    pour la seconde, l’école Maruyama-Shijō se distinguait par une représentation fidèle des sujets observés. Cette fidélité picturale, associée à des scènes décoratives naturelles mêlées à un grand dynamisme des compositions, est caractéristique de beaucoup d’œuvres de Shibata Zeshin. Parmi ces dernières, une boîte à confiseries (kashiki), réalisée dans les années 1880 et actuellement conservée au Musée national de Tokyo, présente un décor de corbeaux et de hérons en laque noire, chacun étant individuellement et précisément figuré, tous volant dans un sens unique [1]. Le dynamisme de la composition et la manière avec laquelle sont traités les oiseaux auraient très bien pu servir d’inspiration à cette paire de paravents. Autres témoignages de ce goût de Zeshin pour la représentation sur le vif de corvidés, une estampe à l’encre et couleurs datée de 1888 et conservée au Minneapolis Institute of Art [2], ou encore un paravent à deux feuilles conservé au Metropolitan Museum of Art de New York [3].

 

Le byōbu est une forme d’art japonais qui consiste à peindre des scènes aux détails régulièrement complexes sur des paravents articulés reliés entre eux. Le style typique du byōbu est le paravent à six panneaux. À l’origine, les paravents byōbu servaient à protéger du vent, mais ils étaient également souvent utilisés comme cloisons pour préserver l’intimité ou simplement comme éléments de décoration.

Le corbeau, ou karasu, occupe une place ambivalente dans la culture japonaise : messager des dieux, il peut aussi bien être oiseau de mauvaise augure, associé à la survenue de désastres, et notamment des incendies nocturnes, que guide divin, le premier empereur mythique du Japon, Jinmu (v. 660 – v. 585 av. J.-C.) ayant été aidé dans sa quête légendaire de la terre du Yamato (actuelle préfecture de Nara) – sur laquelle il établit la lignée impériale –, par un corbeau géant. Il est également associé à la légende du Yatakarasu, un corbeau à trois pattes issu de l’ancienne mythologie chinoise sleon laquelle ce même corbeau, au plumage rouge, résiderait dans le Soleil. De par cette nature ambivalente, mais surtout sacrée, les corbeaux ne sont jamais tués aux alentours des sanctuaires shinto de Kumano.

Japon – ère Meiji (1868-1912)

Hauteur : 177 cm – Longueur : 6 feuilles de 62 cm soit 372cm (744cm la paire)

[1] https://colbase.nich.go.jp/collection_items/tnm/H-4251?locale=ja

[2] https://collections.artsmia.org/art/62348/crows-flying-at-sunset-shibata-zeshin

[3] https://www.metmuseum.org/art/collection/search/77169